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Ramadan en Tunisie : Quand la ferveur spirituelle bouscule l’économie de marché

Par tunavis 10 February 2026
Feature

En trente ans de carrière à observer les étals du Marché Central et les couloirs feutrés du ministère du Commerce, je n'ai jamais vu une telle métamorphose. Le Ramadan en Tunisie n'est plus seulement une parenthèse spirituelle ; c'est devenu le baromètre annuel de notre résilience économique et de nos mutations sociétales.

Alors que nous entamons ce mois de février 2026, à quelques encablures du mois saint, le paysage commercial tunisien dessine une trajectoire fascinante, oscillant entre tradition ancestrale et hyper-digitalisation.


1. Le paradoxe de la consommation : Entre rigueur et frénésie

Malgré une conjoncture mondiale complexe, le Tunisien ne transige pas avec la table du Iftar. Selon les dernières tendances observées sur le terrain, les dépenses des ménages bondissent systématiquement de 15 à 20 % durant cette période, créant une onde de choc sur l'offre et la demande.

Le commerce de proximité reste le cœur battant de cette économie saisonnière. Les souks et les petites épiceries de quartier captent encore une part majoritaire des flux, portés par une préférence culturelle indéboulonnable pour les produits frais. Cependant, une nouveauté s'impose en 2026 : la planification comme bouclier. Environ 64 % des Tunisiens déclarent désormais anticiper leurs achats. Finie l'époque des courses impulsives à quelques minutes de l'appel à la prière ; l'inflation a imposé une nouvelle discipline budgétaire, transformant le consommateur autrefois émotionnel en un gestionnaire pragmatique.

2. L'offensive du Digital : Le panier virtuel s'installe

Si le contact humain reste primordial dans la psyché tunisienne, la révolution numérique a forcé les portes des foyers. Les enseignes de la grande distribution l'ont bien compris, multipliant les services de "Click & Collect" et les livraisons à domicile pour éviter l'épuisement des files d'attente.

Cette année, la technologie sert aussi de régulateur. L'utilisation d'applications permettant de suivre les prix en temps réel et de comparer les offres entre les différentes enseignes a explosé. Le consommateur devient un acteur vigilant, capable de débusquer les spéculations. Parallèlement, les réseaux sociaux ne sont plus seulement des lieux de partage de recettes ; ils sont devenus des vitrines agressives où la compétitivité pousse les commerçants à rivaliser d'ingéniosité sur les promotions des produits phares comme les fruits secs et les huiles.


3. Une régulation sous haute surveillance

Pour ce Ramadan 2026, l'État a dû muscler son dispositif pour éviter la flambée des prix qui avait marqué les décennies précédentes. Le ministère du Commerce mise sur une stratégie à trois piliers :

D'abord, un plafonnement strict des prix sur les viandes rouges et certains poissons pour garantir l'accès aux protéines de base. Ensuite, une prolongation des soldes d'hiver pour permettre l'achat des habits de l'Aïd à prix réduit avant même le début du mois saint. Enfin, la multiplication des points de vente directe, permettant de relier le producteur au consommateur sans passer par les intermédiaires, souvent responsables de l'inflation artificielle des prix.

« C’est un équilibre fragile entre le plaisir de rompre le jeûne dignement et la réalité du portefeuille », me confiait récemment une mère de famille au marché de l'Ariana. Cette phrase résume à elle seule l'état d'esprit actuel : une volonté farouche de préserver les rites, malgré un pouvoir d'achat sous pression.

Perspectives : Vers un commerce plus éthique ?

En 30 ans, j'ai vu des crises et des périodes d'opulence. Mais ce Ramadan 2026 marque peut-être le début d'une ère nouvelle. On observe un retour timide mais réel vers le "consommer tunisien". La crise a eu ce mérite : elle a remis en valeur la production locale et les circuits courts, qui gagnent du terrain face aux produits importés coûteux.

Le commerce tunisien ne se contente plus de vendre ; il s'adapte à un citoyen plus mûr, mieux informé et résolument connecté, qui refuse désormais de choisir entre ses traditions et sa raison économique.